par Francis Gouge  et Benoît Hopquin, Le Monde du 16 mars 2008

Le vieux monsieur aurait-il aimé voir ça ? L’enterrement de Lazare Ponticelli, lundi 17 mars, aux Invalides, à Paris, va faire l’objet d’un déploiement de fastes comme la République reconnaissante sait si bien le faire.

Le président de la République, le gouvernement, les principales personnalités de l’Etat assisteront à une messe solennelle dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides. L’académicien Max Gallo fera l’éloge du dernier soldat français de 14-18, mort mercredi, à 110 ans. Puis les honneurs militaires seront rendus à la dépouille dans la cour principale. La cérémonie sera retransmise par France 2.

De son vivant, le modeste Lazare avait répété son horreur de la pompe. Il avait toujours refusé de participer aux cérémonies officielles. Chaque 11-Novembre, il se rendait simplement à pied au monument aux morts du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), en souvenir des camarades qui avaient laissé leur peau dans les tranchées.

En 2005, le Haut Conseil de la mémoire combattante, présidé par le chef de l’Etat, alors Jacques Chirac, décidait d’organiser des "obsèques de portée nationale" pour le dernier combattant de la Grande Guerre. Il avait notamment été évoqué de faire reposer le corps au Panthéon ou au côté du soldat inconnu sous l’Arc de triomphe, à Paris. Ils étaient encore une dizaine de poilus à cette époque.

Lazare Ponticelli s’était montré hostile à l’idée de ce privilège posthume. "Les autres, on n’a rien fait pour eux. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient droit à un geste de leur vivant... Même un petit geste aurait suffi", bougonnait-il encore, au Monde, en novembre 2007. L’homme souhaitait être enterré sans fanfare dans le caveau familial, au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine.

« Glorification »

Après la mort de Louis de Cazenave, en janvier, Lazare Ponticelli, resté seul, avait infléchi sa position mais posé des conditions. Il avait accepté l’idée d’une cérémonie officielle aux Invalides. "Uniquement sous forme d’une messe", se souvient Jean-Luc Laurent, le maire du Kremlin-Bicêtre, qui avait noué des liens amicaux avec son plus vieil administré. "Pas de tapage important ni de grand défilé", avait insisté Lazare Ponticelli auprès du Parisien, le 23 janvier.

Sa fille avait porté ce consentement paternel au secrétaire d’Etat chargé des anciens combattants, Alain Marleix, le 13 février. Il avait été décidé en commun du programme. Le matin, un office religieux, en présence de légionnaires et de soldats italiens auprès desquels Lazare Ponticelli avait successivement combattu. Puis la famille devait disposer du corps pour l’enterrer dans l’intimité. L’après-midi, sans le "der des ders", une seconde cérémonie, plus protocolaire, devait être organisée en mémoire de tous les combattants, avec pose de plaque sous le dôme doré et allocution de Nicolas Sarkozy, retransmise en direct sur TF1 et France 3.

Mais le cérémonial de lundi, supervisé par l’Elysée, n’a cessé de s’étoffer ces derniers jours. Officiels au premier rang, oraisons républicaines, revue militaire, caméras : la messe a fini par prendre les atours de grandiloquentes funérailles. " Il ne s’agit pas d’obsèques nationales mais d’un hommage à l’ensemble des combattants, assure cependant Alain Marleix. Nous avons respecté à la lettre les volontés exprimées par Lazare Ponticelli et par sa famille."

Reste, au lendemain des élections municipales, le risque de susciter une nouvelle polémique sur la récupération de la mémoire. Nicolas Offenstadt, spécialiste de la première guerre mondiale, regrette cet "usage de l’Histoire". "C’est une cérémonie d’adhésion, de glorification, plutôt qu’un moment de réflexion, assure l’enseignant de Paris-I. Il y a le même déploiement que dans la lettre de Guy Môquet." Mardi, Nicolas Sarkozy doit, sur le plateau des Glières, en Haute-Savoie, honorer les héros de la Résistance.