A Perpignan, le président d’un bureau de vote a été surpris, dimanche 16 mars, en train de dissimuler des bulletins dans ses chaussettes lors du deuxième tour des élections municipales. Dans une interview donnée à L’Indépendant, il reconnaît  avoir commis "une connerie énorme", et,  quand on lui  demande s’il l’a fait pour le compte du maire de Perpignan, il répond gentiment : "Je pense qu’Alduy est assez intelligent pour choisir d’autres personnes que moi pour faire des choses comme ça".

Perpignan : des élections à la chaussette

par Franck Johannès, Le Monde du  26.03.08 [extraits de]

[…] Il est 19 h 15, ce dimanche, lorsque Claude Got, socialiste et pharmacien de son état, va faire un tour à l’école maternelle Léon-Blum, dans le quartier du Haut-Vernet. Près de 300 bulletins ont déjà été dépouillés, quand une déléguée de l’opposition signale au pharmacien qu’un homme à une table a des enveloppes bleues dans sa poche. Claude Got aperçoit effectivement deux enveloppes qui dépassent du blouson du monsieur, une autre est froissée à ses pieds, et il s’enquiert solennellement du nom du président du bureau. C’est lui, justement. C’est Jojo. Electricien à la retraite, 58 ans, et frère de Manu Garcia, 25e sur la liste UMP Alduy et aujourd’hui 19e adjoint au maire.

Claude Got appelle aussitôt Jean Codognès, la tête de liste divers gauche, pour avoir du renfort, pendant qu’un scrutateur retient Georges Garcia qui éprouve une envie pressante d’aller aux toilettes. Le ton monte, Jojo jette deux enveloppes sur la table, la police débarque et l’entraîne jusqu’à une salle à l’écart, le pharmacien sur les talons."A ce moment, Georges Garcia s’est baissé et a sorti de sa chaussette gauche des bulletins qu’il a déposés sur une étagère, a raconté Claude Got, qui les passe à un policier. Garcia m’a accusé immédiatement d’avoir posé les enveloppes pour mieux l’accuser.” Mais le policier a tout vu. Le président du bureau avait 7 enveloppes dans sa chaussette, 5 pour la tête de liste de l’opposition, Jacqueline Amiel-Donat (PS), 2 pour Jean-Paul Alduy, et 4 autres bulletins du maire pliés dans la poche, peut-être en vue d’un échange.

Georges Garcia, en garde à vue, explique péniblement qu’il a réintroduit des bulletins pour équilibrer le nombre d’exprimés avec les listes d’émargement. Le procureur juge ses explications “peu convaincantes”, il est finalement mis en examen, mardi 18 mars, pour fraude électorale. La commission de contrôle, présidée par le président du tribunal de grande instance, a, elle, tranquillement terminé le dépouillement du bureau no 4, écarté les 2 bulletins douteux, ceux qui dépassaient de la poche de M. Garcia, et validé le résultat sans trop s’émouvoir de l’heure et demie où les bulletins traînaient tous seuls sur les tables.

Jean-Paul Alduy l’a emporté de justesse, avec 574 voix d’avance (45,48 % des suffrages), l’union de la gauche, alliée au MoDem, a obtenu 44,11 %, le Front national 10,42 %, mais c’est le début de la guerre. L’opposition gronde dans la rue, le maire est hors de lui. […]

C’est le moment que la gauche attendait depuis longtemps. Trente-quatre ans de pouvoir clientéliste du père, Paul Alduy, suivi depuis 1993 par son fils Jean-Paul, constamment soupçonné de perpétuer les méthodes du papa. Jacqueline Amiel-Donat entend “tirer le fil” de la chaussette et dénonce “les carambouilles organisées par M. Alduy, qui a instauré sur la ville un véritable système organisé, je dirais même mafieux, pour conserver le pouvoir”. Pendant une semaine, l’opposition manifeste joyeusement, en brandissant des socquettes et en braillant “ça pue la chaussette” ou “sénateur-magouilleur” ; un jour avec un crêpe noir en signe de deuil pour la démocratie, un autre en chantant “tomber la chaussette” sur l’air de Zebda. Le maire fait une apparition remarquée aux “Guignols” entre les Balkany et Xavière Tiberi, menace tout le monde de porter plainte, et fini par partir en vacances à l’étranger.

Il n’y a malheureusement pas que la chaussette. Après quatre jours et quatre nuits à éplucher les listes électorales et les procurations, l’opposition dépose un recours devant le tribunal administratif, lourd de 166 pages, qui contient quelques perles. Sur quatre bureaux de vote, le nombre de bulletins est inférieur de 253 à celui des signatures, “c’est-à-dire qu’on a 253 personnes qui sont venues signer mais qui ont oublié de voter”, rigole Jacqueline Amiel-Donat.

Le maire “très serein”, assure être capable de démonter “pièce par pièce” le dossier. Il a un argument qui se tient : “Dans quelques bureaux, les assesseurs se sont trompés de colonnes entre le premier et le deuxième tour. On signe en bleu au premier, en rouge au deuxième, il n’y a aucune ambiguïté. Mais comme Mme Amiel-Donat a des photocopies en noir et blanc, elle a confondu les deux. Avec les originaux, le tribunal y verra clair.“

L’opposition, outre l’utilisation de moyens de la municipalité à des fins électorales, s’inquiète de 229 signatures différentes entre les deux tours, de 10 paraphes identiques pour des électeurs différents et de 39 croix évasives. Il y a encore 800 procurations que l’opposition juge douteuses, 300 faites sur des imprimés, ce qui n’est pas l’usage. Et quelques témoignages pittoresques.

“Au moment de mettre mon bulletin dans l’urne, indique Mme D., la personne qui s’occupe des registres m’a avertie qu’il y avait un problème. Sur la ligne à mon nom, il y avait déjà une signature.” On lui dit de signer quelques lignes au-dessus, et “qu’on fera des flèches”. Mme C. s’aperçoit, elle, que sa fille, pourtant restée à Lille, avait voté au deuxième tour et signé le registre d’un paraphe qui ressemble à une virgule.

Mme G. avait une procuration pour sa fille qui travaille à Paris. Le président du bureau lui a demandé de mettre les deux enveloppes dans l’urne en même temps. “Il m’a simplement dit, poussez fort, ça va passer.”

La propre femme du maire a été surprise au bureau n° 20 en train de feuilleter, en pleine après-midi, le registre d’émargement avec un stylo rouge, ce qui est au moins imprudent.

Lors du premier tour, un employé municipal qui s’inquiétait que le total des enveloppes soit inférieur au chiffre des votants s’est fait vivement rembarré par une directrice de la mairie. “Elle m’a dit que si je voulais apprendre à compter, dès lundi matin elle s’occuperait de mon cas et me mettrait au travail”, assure l’employé, qui l’a fait noter sur la main courante du commissariat.

Les témoignages les plus intéressants - et les moins vérifiables - ont été relevés sous X par un huissier. Une employée de la mairie raconte qu’elle avait une procuration en 1993 pour un monsieur mort deux ans plus tôt, et qu’elle a, par ailleurs, "commis sur ordre plusieurs fraudes électorales”.

Un de ses collègues explique la méthode : le matin, le président compte les enveloppes, on fait des paquets de 100 avec des élastiques. Le dernier paquet est mis en vrac dans une malle en bois. On remplit ensuite des enveloppes vides de bulletins Alduy.

“En cours de matinée, quand les assesseurs adverses s’absentent, on met les enveloppes dans l’urne.” Puis un peu avant 18 heures, le président demande à un assesseur pro-Alduy de commencer le comptage des émargements. “On émarge à la place des personnes qui ne sont pas venues voter.”

Le recours devant le tribunal administratif va sans doute devoir faire un détour par la commission des comptes de campagne, et le Conseil d’Etat ne devrait pas statuer avant le début 2009. […]